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16 mai 2010 7 16 /05 /mai /2010 09:35

 Parcours de santé mentale, [1994-2002] V1 autoédit. 2002  allégée, accueil et articles 1-26

 

Alors que nous étions réunis chez ma mère, un de mes frères nous a annoncé qu'il avait commencé des recherches pour constituer un arbre généalogique. Il était très excité, car il avait fait une découverte capitale pour lui. Cette démarche lui avait été suggérée par une psychanalyste. Elle utilisait cette méthode pour aider les gens, en partant de la constatation suivante : quand il y a un problème psychiatrique dans une famille, si l'on étudie l'arbre généalogique de la mère, il y a toujours au moins un bébé mort. Et il l'avait trouvé ! C'était la petite sœur de notre grand-mère maternelle, décédée à environ dix mois. Nous avons pris conscience qu'il était le seul à l'ignorer. Notre grand-mère nous en avait longuement parlé quand nous étions enfants. Cela s'est-il passé durant la période où il a été hospitalisé pour une méningite, à l'âge de neuf ans ? C'est fort possible, car on a eu extrêmement peur à ce moment-là. Et il a été souvent vérifié qu'une grande peur en ranime d’autres plus anciennes et analogues. On a alors envie d'en parler. C'est probablement ce qui s'est passé pour ma grand-mère. Ce jour-là, tous les autres membres de la famille présents se sont posé la même question : que des angoisses soient transmises génétiquement, ça paraît peu plausible, mais, pourquoi pas ? Alors, admettons. Et pourquoi de la mère seulement ? On a tous aussi fait la même constatation : si l'on regarde un arbre généalogique, c'est bien rare si l'on ne trouve pas une réponse positive. La mortalité infantile était très élevée en France, il n'y a encore pas si longtemps. Et que dire des pays sous-développés ? Presque tout le monde devrait y être malade ! Tout le monde s'accordait à penser que l'explication ne pouvait se trouver là pour mon cas, sauf lui, qui avait entamé sa propre démarche et avait sûrement déjà récolté des fruits.

 

Cette démarche collective m'a retranché dans un coin de ma mémoire. Et j'ai retrouvé le bébé mort. Il n'était pas de ma famille. Au moment où le déclic s'est produit, j'ai revu la scène qui m'avait tant marquée dans mon enfance ! À tel point que je l'avais oubliée ! Le bébé de la boulangère ! Il est mort d'une angine ou d'une bronchite à l'âge de huit mois. Dans mon village natal, la coutume religieuse était d'aller visiter les morts et de leur envoyer de l'eau bénite avec un goupillon, puis de présenter ses condoléances à la famille. J'avais alors onze ans, l'année même où je suis devenue biologiquement femme. Je n'avais jamais vu de mort. Mes frères et sœurs non plus. Nous avions pensé que cela nous ferait peut-être moins peur pour la première fois, si c'était un bébé. Nous avons décidé, d'un commun accord, de nous y rendre ensemble. Nous avons gravi lentement les marches de l'escalier qui conduisaient à la chambre. Et là, nous avons vu. Il était allongé sur son petit lit, un berceau orné de voilages blancs. Il semblait dormir, à la différence près que son petit corps était raide : pas de mouvement de respiration, pas de tressaillement de muscle, aucun mouvement des paupières. Sa peau était blanche, si pâle. Je me suis retournée vers les parents. J'ai vu leurs yeux rouges, leurs larmes. Leur chagrin. Leur indignation. J'ai entendu des chuchotements autour d'eux. Tout ce monde qui défilait augmentait leur peine que personne ne partageait vraiment. Cette coutume a un côté voyeur bien qu'elle ait son origine dans le soutien de la famille et le partage de la douleur. Nous sommes repartis sans dire un mot. Je ne sais même pas si nous avons présenté nos condoléances auparavant. Probablement oui. Je n'ai pas le souvenir que nous en ayons reparlé ensuite.

 

 Quand je suis revenue à la maison, je ne crois pas en avoir dit mot à qui que ce soit. Je suis montée dans ma chambre. Voyant ma poupée, j'ai eu un mouvement de recul, j'ai tourné la tête. Je ne pouvais plus la regarder, elle avait cette même immobilité, cette pâleur du corps sans vie. Je l'avais beaucoup aimée jusqu'ici. À présent, elle me faisait souffrir. Je me suis convaincue que j'étais trop grande pour jouer à la poupée. D’ailleurs, je l’étais, mais c’était le seul moyen pour continuer à jouer avec mes sœurs cadettes. J'ai fini par la donner à une de mes sœurs ou la cacher. Ensuite, les poupées et les baigneurs de mes sœurs ont continué à me hanter, me donner la nausée, jusqu'à extinction du souvenir. Je n'ai pas eu de sevrage. Ce jeu s'est arrêté net. Je ne suis pas non plus retournée chez la voisine pour jouer "pour de vrai" quand elle a eu d’autres bébés.

 

C'est ainsi que la petite fille que j'étais a refoulé son désir de maternité. Au fil des années, d'autres décès de bébés de mon village natal ont renforcé ce processus, bien que je ne les aie jamais vus. J'avais même peur de regarder leurs mères. J'avais peur d'aller aux enterrements. J'ai refusé d'y assister sauf pour ma famille proche. J’ai encore dans la tête le trot du cheval et le roulement des roues de la charrette-corbillard sous fond de glas. J’ai le sentiment d’avoir toujours été angoissée par la mort. Même petite, j’avais peur de m’endormir de crainte de ne pas me réveiller. Cela m’a duré pendant plusieurs années que je n’arrive pas vraiment à situer dans mon enfance, bien avant cet épisode.

 

Mes facilités pour les études m'y ont fait plonger la tête en avant. J'ai avancé sans savoir vraiment vers quel but, ni pourquoi. J'ai bifurqué chaque fois que je me suis trouvée contrainte de le faire, toujours en utilisant ce que j'avais appris. Je n'ai jamais vraiment choisi ni mes activités professionnelles, ni mes relations amoureuses en rapport direct avec mes affinités profondes. Je me laissais ballotter au gré du vent jusqu'à ce que je me trouve en face de l'évidence. C'est particulièrement vrai pour mes histoires sentimentales, car curieusement, je ne me suis jamais trompée dans le choix de mes amis. J'avais remarqué très tôt que si je choisissais, ça n'aboutissait pas. Puis, je me suis laissé choisir, j'ai essayé de m'adapter, et j'ai même feint jusqu'à me mentir. Non seulement, cela n'a jamais marché, mais j’en ai vraiment souffert. J'ai fini par avoir peur de tomber amoureuse, parce que je savais que cela impliquait : ne plus être moi-même. Je me suis alors retenue, calmant mon ardeur quand c'était nécessaire, pour conserver ma liberté de comportement. Le résultat n'était pas toujours probant. Parfois, je choisissais même quelqu'un dont je n'étais pas amoureuse. Cela a été d'autant plus facile que cet état me rapportait du bien-être, mais aussi tant de malaise. Ce mot était devenu péjoratif pour moi, le signal qu'il fallait partir à grandes enjambées. Cette situation aurait pu se reproduire jusqu'à la fin de mes jours ... si je n'avais pas été malade.

 

Trois mois avant mon hospitalisation, un ami avait déjà remarqué que j'étais dans un état d'excitation anormale. Il l'avait confié à une de mes sœurs et lui avait conseillé de me dire d'aller voir un psychiatre. Il n'avait pas osé m’en parler directement, convaincu que je ne le croirais pas. J'avais peut-être omis de lui dire que j'en avais consulté un, trois mois auparavant, et que si la psychiatrie, c'était ça, je préférais m'en passer. Il faut ajouter que je me sentais forte de l'expérience vécue du temps de l'Université. Je pensais sincèrement que dorénavant, il ne pourrait rien m'arriver de grave puisque je savais revenir du fond du puits. Je savais que j'avais fait le plus dur. Croyez-moi, reconnaître que l'on s'est menti est un exercice très douloureux. Mais, franchement, on se sent mieux et si bien ensuite, dès que l'on comprend comment cela fonctionne. On se sent si petit et si grand à la fois, mais surtout soulagé.

 

Un peu plus tard, j’ai pu pousser plus loin encore l’analyse. J’ai pu observer une sorte de parallélisme entre le traumatisme de mon enfance et certains éléments du début de ma psychose. Je ne traiterai pas ce sujet dans ce livre. Quand on va trop loin dans le détail, cela ne peut plus servir à la collectivité. Et puis, je reste libre de ne raconter que ce que je veux bien vous livrer, je ne suis pas obligée de tout partager avec tout le monde. Moi aussi, j’ai mon jardin secret…

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Parcours de santé mentale, [1994-2002] articles 1-26   autoédit. 2002 - moins de 10 exemplaires reliés par mes soins

Parcours de santé mentale, [2007-2010] articles 27-32 

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Profil

Paulette Benetton

Géo-localisation   Isère, Rhône-Alpes, France

née en 1952,

bipolarité is away et le reste aussi !😀

Etudes 3ème cycle Biochimie et Chimie Organique      Etudes en cours clarinette

Emplois successifs Prof. de physique/chimie,

Technico-commerciale ; Animateur régional des ventes ; Responsable du SAV au téléphone dans le Diagnostic Biologique. Crash !

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